Devenir écopreneur au Cameroun : le vrai quotidien d’Oveng Lodge

par OVENG LODGE

Écopreneure en forêt : ce que nos photos ne montrent pas
Loin de Paris et de la bohème, cap sur la slow life en mode écopreneur, mais pas du tout comme nous l’avions imaginé au départ. Le fossé qui sépare le rêve de la réalité est souvent bien plus large qu’on ne l’imagine.
Le courage a été notre seul allié dans cette jungle austère, à notre arrivée. Nous avons donc pris le taureau par les cornes, décidé de cheminer corps et âme avec elle dans cette aventure forestière, et de nous rallier à deux autres alliés indispensables : la persévérance et la résilience.
Avant d’en arriver là, nous sommes bien sûr passés par tous les états d’âme que peut traverser n’importe quel être humain. Décider de changer de cadre de vie, et partir vers un monde qui nous était jusque-là étranger, a été un sacré défi. Les années ont passé, et ce choix de vie est devenu notre leitmotiv, malgré les contraintes inhérentes à notre activité touristique.
Notre idée de départ construire des écologements en forêt et promouvoir le tourisme vert au Cameroun s’est développée bien au-delà de nos espérances. Notre feuille de route tenait alors en quelques points simples : consommer local et éthique, et former les populations locales aux métiers de l’accueil, pour endiguer l’exode rural qui touchait notre commune.
Plusieurs années plus tard, nous sommes toujours en pleine transition écologique. L’exode rural a fortement baissé, et nous assistons à un retour massif des jeunes dans notre commune  un équilibre qui reste fragile, mais le plus gros du chemin est fait, même s’il faut sans cesse se renouveler. Si l’on devait chiffrer nos progrès sur une échelle de 10 à 100, nous dirions être aujourd’hui à 80 % de nos objectifs.
Au-delà des belles images
En coulisses, notre vie est faite de nombreux sacrifices. Le quotidien d’un lodge engagé écolo chic et responsable, comme nous aimons le rappeler n’a rien d’une mince affaire. C’est beaucoup de travail, bien plus que ce que laissent transparaître nos publications sur les réseaux sociaux.
Il est vrai que nos photos donnent l’impression que nous vivons au paradis. C’est exact mais ce paradis, nous l’avons créé de toutes pièces, et nous continuons à le construire chaque jour. La dolce vita est notre quotidien parce que nous avons choisi qu’elle le soit. Notre bonheur, nous le fabriquons, jour après jour : c’est un choix de vie.
Contrairement à l’imaginaire populaire, poster de belles photos ne suffit pas à faire vivre une activité. Il en faut bien davantage pour convaincre nos hôtes de quitter les capitales du monde entier et de venir jusqu’à Oveng, notre petit village de la commune de Nkolmetet, devenu depuis une destination célèbre. Notre travail s’apparente à de l’agriculture intensive : d’innombrables heures que nous ne comptons plus, des années de travail en coulisses, ponctuées de remises en question, pour arriver enfin à la récolte d’autant plus méritée que le labeur, au départ, aura été intense.
Les photos et les réels publiés sur Instagram, Facebook, Pinterest ou Twitter ne nous rendent pas non plus pleinement justice d’autant que nous ignorons ce qui motive réellement l’algorithme, ce prince capricieux. Comme tout le monde, pourtant, nous le courtisons : c’est la règle du jeu.
En coulisses, pour faire tourner le lodge
Faire vivre le lodge repose sur une organisation bien huilée, jour après jour, année après année qu’il pleuve ou qu’il vente, nous restons fidèles au poste. Une équipe dynamique, faite de postes saisonniers et permanents, et un chef d’orchestre qui n’est autre que la fondatrice, Helena. Un équilibre en perpétuel ajustement, au gré des événements que la vie nous impose parfois  le Covid en a été un exemple frappant, une véritable épreuve dont nous sommes sortis.
Notre moral est parfois mis à rude épreuve. À l’approche de la haute saison, il faut être fin prêt pour accueillir aussi bien des hôtes issus de la diaspora que des voyageurs qui découvrent le Cameroun pour la première fois grâce à nous. À bout de souffle, parfois mais jamais découragés. Du courage, de la ténacité, de l’huile de coude, et un soupçon de folie : voilà les ingrédients qui nous permettent de garder le cap, année après année.
Diriger un lodge qui porte à lui seul la préservation de son environnement, l’écotourisme responsable et solidaire, l’encadrement des jeunes des communes environnantes, et le slow tourisme à l’opposé du surtourisme, la nuance compte n’est pas une mince mission. Épouser une cause qui défend de vraies valeurs, et aller à contre-courant des tendances du moment, est un acte profondément engagé.
Être écopreneure, c’est aussi passer des journées entières à faire de la pédagogie sur des sujets que nous n’avions jamais imaginé aborder au lancement. Accompagner des populations locales qui aspirent avant tout à une vie paisible n’est pas chose aisée certains paysans ont d’autres priorités que d’entendre, pour la énième fois, parler de protection de l’environnement. C’est mentorer les jeunes, protéger notre écosystème faune et flore et faire œuvre de pédagogie sur l’importance de préserver la biodiversité de notre environnement immédiat. Répéter les consignes autant de fois que nécessaire, jusqu’à pleine assimilation. Recruter des éco-volontaires, expatriés comme locaux, pour nous aider dans le tri sélectif de nos déchets. La protection des arbres, à elle seule, est un sujet si vaste qu’il exige une réelle cohésion d’équipe pour espérer, à long terme, atteindre nos objectifs.
Ce sont des heures de débriefing sans fin, du management improvisé en dehors de nos horaires habituels pour recadrer l’équipe, le rappel constant de l’importance de nos process notamment du rapport qualité-prix. Ce sont, parfois, de très longues nuits.
Pendant les travaux de rénovation, ce sont des jours et des nuits entiers à veiller sur le bien-être d’hôtes parfois anxieux. C’est organiser l’évacuation d’un hôte malade vers l’hôpital, ou l’arrivée du médecin de garde. C’est se réveiller à trois heures du matin pour remettre du carburant dans le groupe électrogène avant de pouvoir le rallumer ou pour le rallumer après une coupure de courant survenue à deux ou trois heures du matin. C’est aussi devoir le dépanner alors qu’il vient tout juste d’être acheté. C’est commander du carburant, puis courir après un livreur qui a décidé de donner la priorité à ses propres affaires. C’est se coucher, puis se relever trente minutes plus tard pour faire de la mécanique jusqu’à six heures du matin, couverts d’huile de moteur, avant d’enchaîner, dépités, sur la mise en place du petit-déjeuner.
Nous ne nous attarderons pas sur l’ingratitude de ceux qui pensent qu’il suffit de payer pour s’octroyer tous les droits y compris celui de nous hurler dessus. C’est aussi, parfois, partir en laissant les commandes au manager de l’équipe, tout en restant relié au lodge à distance, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, grâce à la magie de la portabilité numérique. Merci au nouveau monde : grâce au digital, nous pouvons être des managers nomades.
Être écopreneure en forêt n’est pas toujours de tout repos, malgré ce que laissent paraître nos belles photos. Être bien ancrée, avant tout, c’est vivre au même rythme que cette forêt dans laquelle notre lodge est construit sans lui imposer le rush du monde capitaliste, qui voudrait que tout aille à la vitesse grand V.
Eh bien, au risque de vous décevoir : c’est à vous de mener votre barque là où vous mène votre vision initiale. Ici, il faut être patient, et y aller piano, piano… nayo, nayo tout doucement, c’est la nature qui le veut ainsi. Comme le bruissement des feuilles dans la forêt.
Qu’est-ce qu’être écopreneur
Être écopreneur, c’est mener de front plusieurs objectifs à la fois. Trois dimensions essentielles caractérisent l’entreprise sociale : un projet économique inscrit dans le marché du tourisme, mais à finalité sociale ; un ancrage territorial fort, sans recherche de maximisation des profits ; et une forme de résilience à toute épreuve, qui ne se discute pas.
Dix conseils pour qui veut se lancer
Si vous souhaitez, vous aussi, devenir écopreneur, voici quelques conseils utiles pour démarrer.
Avant toute chose, apprenez à bien vous connaître  commencez par en parler avec votre conjoint ou conjointe. Identifiez ensuite clairement le besoin social auquel vous répondez, et définissez votre vision à long terme comme à court terme, avec en toile de fond l’idée de consommer local et éthique. Posez-vous les bonnes questions : quelle est l’utilité sociale de mon projet, pour qui et pourquoi ? Quelle forme juridique lui donner ? Comment le financer ? Puis résumez-le en quelques phrases simples nom, vision, valeur ajoutée sociétale, premiers bénéficiaires, vocation lucrative ou non, localisation, et ce qui vous motive réellement : l’argent, ou les relations humaines. Un business plan classique sert a peu de chose lorsqu’on entreprend dans le social vous êtes votre propre manager, et c’est vous qui tenez les rênes.
1. Développez votre propre stratégie. Connaissez vos forces et vos faiblesses, projetez-vous à court et moyen terme pour un calendrier, une feuille de route, une vision à dix ans. Marquez chaque étape franchie, et célébrez vos victoires, aussi modestes soient-elles.
2. Restez aimable, tout en gardant fermement les rênes de votre éco-entreprise.
3. Apprenez à gérer les paradoxes : légitimer votre utilité, mesurer votre impact, et accepter que les conflits entre personnes feront, de temps à autre, partie du chemin.
4. Apprenez à relativiser et à lâcher prise.
5. Ne cessez jamais d’apprendre. Restez curieux, travaillez avec toutes les parties prenantes  ministère du tourisme, autorités locales, écoles, hôpitaux et apprenez à résoudre les problèmes au fur et à mesure qu’ils se présentent.
6. Trouvez des financements adaptés à votre projet.
7. Cultivez le goût de l’action et l’esprit d’initiative.
8. Résistez.
9. Pérennisez.
10. Transmettez.
Gardez un esprit positif et créatif. Lâchez prise quand il le faut, acceptez le rejet, pleurez parfois  c’est permis. Et pliez, comme le roseau, mais relevez-vous toujours plus fort, et plus grand.
Helena.
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